Architecture Politique AEP

Anatomie d'une société en crise — échelle XL (3/8)

La polycrise mondiale et le sens social de notre profession. Dézoomer pour comprendre la crise des récits, le verrouillage néolibéral, et où agir.

14 min de lecture

Anatomie d’une société en crise

La polycrise mondiale & le sens social de notre profession — échelle : XL

Si on veut renouer - voire réinventer - le rôle social de notre profession, encore faut il d’abord comprendre un peu la situation de la société actuellement. Pas seulement dans la profession, mais dans la société qui la produit — et que l’on sert, qu’on le veuille ou non.

Dans les épisodes précédents, on a zoomé sur notre profession “sous l’eau” (échelle M), puis sur les mécanismes plus intimes qui nous y maintiennent (échelle S). Ici, nous dézoomons. Parce que notre crise professionnelle n’est qu’un symptôme — et parce que si on ne comprend pas la situation à ces différentes échelles, on ne saura pas sur quoi (ni contre quoi) agir.

Dans les épisodes précédents, on a zoomé sur notre profession “sous l’eau” (échelle M), puis sur les mécanismes plus intimes qui nous y maintiennent (échelle S). Ici, je dézoome. Parce que notre crise professionnelle n’est qu’un symptôme — et parce que si on ne comprend pas le terrain, on ne saura pas sur quoi (ni contre quoi) agir.

Résumé des épisodes précédents *Le métier est construit de façon à mettre les gens sous pression (incertitude, complexité, responsabilités, délais, budgets)(échelle M) Ce n’est pas un défaut individuel, mais une structure. On y reste aussi parce qu’il y a des récompenses : parfois un projet qui a du sens, un moment de beauté, une reconnaissance, l’impression d’être utile - et la vocation. Le problème, c’est que la situation est intenable, elle nous use. L’absence de voies de sorties et d’entraide nous coincent ; la surcharge, précarité, solitude devient normale ;, et on finit par croire que si ça va mal, c’est “nous” qui sommes insuffisants.

Le texte propose de déplacer la réponse : assumer lucidement le pouvoir (prêté) du prescripteur, refuser l’héroïsme solitaire en changeant nos modèles, et reconstruire des appuis communs. D’où l’appel à des formes d’entraide et de mise en commun (arpentage, publications, archives de PFE) pour reprendre prise et rouvrir des voies de sorties.


III. La crise des récits

D’un point de vue global, la crise de notre profession n’est qu’un épiphénomène, un remous d’une secousse plus profonde : une crise de la culture occidentale, de notre logiciel collectif d’établissement de notre rapport au monde - aujourd’hui libéral, capitaliste, individualiste - fissurant de toutes parts, compromettant la survie du vivant et de nos milieux.

Notre “logiciel collectif d’établissement de notre rapport au monde” est la somme d’une culture commune, tissée d’innombrables éléments, récits, aboutissant en un système d’idées et de valeurs donnant un sens au monde, orientant l’action et justifie un ordre social “naturel” : un récit collectif, une idéologie, un paradigme. “Homo fabulator”, notre espèce fait des récits ses fondation culturelle commune - argent, nations, religions, histoire,… (Molino, 20031)

Analyser cette crise du récit dominant (néolibéral) permet de comprendre plus clairement, où et comment, pouvons-nous renouer avec nos fonctions et compétences d’utilité sociale, tel des acuponcteurs et narrateurs prospectifs au service de l’évolution de ce récit, et de nos structures sociales.

Etat des lieux : la polycrise Nous sommes dans un moment où l’histoire donne des signaux glaçants d’une polycrise ; franchissement de 7 des 9 limites planétaires, effondrement du vivant, accroissement d’inégalités abyssales, augmentation des guerres et des tensions géopolitiques, montée fasciste un peu partout — et un retour de signaux faibles précédant la dernière Grande Guerre : boucs-émissaires, durcissement sécuritaire, censure plus ou moins assumée, contrôle de l’information, attaques sur les contre-pouvoirs, expulsions/ségrégations, et inertie sociale face à l’horreur ==“normalisée”. (V-Dem, 2025 ; Freedom House, 2024)2==

Bien documentée par la collapsologie (Servigne, 2018)3, qui montre la fragilité d’un système globalisé interdépendant, vulnérable face à la raréfaction de sa ressource principale, l’or noir (Auzanneau, 2015)4, il semble inéluctable que notre système instable court aux crises, et a l’éffondrement.

Face a ce contexte instable, l’idéologie la plus rassurante - du moins, la plus plébiscitée - semble celle de la conservation de l’ordre établi. Voir même la rétrogradation vers un ordre antérieur.
Cet élan autoritaire, mû par la perception d’insécurité et d’instabilité d’un ordre social en danger, justifie l’accroissement sécuritaire de l’Etat pour contrer les effets de ces changements - des tensions sociales- sans en traiter les causes.

Si cette stratégie peut sembler aux antipodes de la souplesse et de l’expérimentation requises par un changement de civilisation, elle perdure sans doute parce qu’il n’existe que peu, ou si mal étayés, de contre-récits cohérents, systémiques, actionnables, a opposer a ce qui ressemble bien a un monopole de plus, celui de l’écriture de notre récit collectif.

Les fissures du récit hégémonique

L’idéologie dominante : une “croissance infinie dans un monde aux ressources finies” bien verrouillé Le coeur de la doxa néolibérale est basé sur une injonction paradoxale; celui d’une injonction d’accroissement infini dans un monde au ressources finies. Cela ce traduit par une “optimisation perpétuelle de la performance à des fins d’accroissement de richesse au bénéfice d’une minorité”. L’enrichissement quel qu’en soit le prix social, politique et environnemental — nous mène vers l’épuisement de nos ressources, l’extinction de notre notre espèce. Cette idéologie, bien verrouillée par ses institutions (écoles, normes, culture, marchés, médias) maintiennent et reproduisent l’ordre établi. (Rousseau, 1762)5 identifiait déjà qu’un régime social (et ses institutions) produit des types humains — et pas seulement des opinions.

La matrice de l’idéologie dominante : l’impérialisme Historiquement, l’origine de notre récit actuel (capitaliste, néolibéral) est le fruit d’une idéologie plus ancienne : l’impérialisme.

La promesse de l’idéologie impériale, c’est la paix et la prospérité au nom du progrès. Le prix a payer est la sécurité — autrement dit “l’ordonnancement et le contrôle des populations, présentés comme leur protection” (Foucault, 2004)6. S’il est indéniable qu’au cours de ces deux derniers millénaires l’humanité ne s’est jamais autant développé d’un point de vue démographique, économique, civilisationnel, cela s’est toujours fait par l’imposition de la force des puissants sur les faibles. Empire romain, Eglise, monarchies, bourgeoisie, Napoléon, Mao, Staline, Macron : le pouvoir et la richesse est concentré par une minorité, exponentiellement toujours plus puissante.

Une dynamique qui, jusqu’à nos jours, change d’habits sans changer de nature : la concentration du pouvoir. Aujourd’hui, (Oxfam, 2024)7 rappelle que les 1% les plus riches possèdent plus de richesse que les 95% les plus pauvres. Si je me permets le parallèle historique, l’Ancien Régime aussi reposait sur une couche dominante : clergé et noblesse pèsent de l’ordre de 1–2% de la population, mais structurent l’accès au sol, au statut, au pouvoir, à la rente du 98% restant (Piketty, 2019)8

C’est ce que Marx a rendu impossible à “ne pas voir” : la question de classe, comme une structure, une géométrie qui persiste : une minorité qui capte le surplus, organise la dépendance des autres, puis fabrique le récit qui rend cette domination “naturelle” (mérite, ordre, civilisation, sécurité, progrès).

En somme : l’écrasement d’une classe sociale sur les autres — ou, dit autrement, l’appropriation du pouvoir par une élite, quelle que soit l’époque, quel que soit le costume.

Et l’architecture dans tout ça ? Elle n’est pas “à côté”. Elle matérialise les récits dominants : elle rend un ordre visible, habitable, durable. Et son rôle social a varié avec les régimes — sans jamais cesser d’être un levier de gouvernement (Cohen, 2018)9

  • Ancien Régime : l’architecte comme bras savant du souverain (représenter, ordonner, monumentaliser : palais, places, axes, cathédrales, fortifications).
  • Révolution / bourgeoisie industrielle : l’architecture devient aussi outil d’industrialisation et de discipline (fabriques, casernes, hôpitaux, écoles), et de mise en valeur foncière (boulevards, “embellissements”, spéculation).
  • XXe siècle : l’État-providence et ses grands récits (logement social, équipements) cohabitent avec la planification fonctionnelle (zoning, infrastructures) — puis la ville-entreprise.
  • Aujourd’hui : mise en concurrence des territoires, “ville-plateforme”, production de valeur immobilière, et capture des décisions par finance / promoteurs / normes.

Il y a eu des bifurcations (et elles comptent) : des moments où l’architecte se pense au service des communs — coopératives, autogestion, municipalismes, mouvements de l’habitat, pratiques situées. Mais le cœur du problème reste là : dans une société de classes, la forme bâtie distribue du pouvoir (accès, séparation, visibilité, rente). Réinventer notre rôle social, c’est donc aussi choisir quel pouvoir on rend possible — et pour qui - notre rôle social.

En somme, l’impérialisme n’est pas juste un modèle de pouvoir politique (centralisé, vertical, élitaire), c’est avant tout une idéologie de domination qui redescend jusque dans l’intime, conditionnant et colonisant nos regards. Le bien sur le mal, l’esprit sur le corps, les idées sur les émotions, le père sur sa famille, l’homme sur la femme, l’humain sur la nature, le patron a ses salariés, le président a sa nation, le Nord sur le Sud, les blancs sur les autres, etc…

L’empire en tant que logiciel est une monoculture d’idées, guidée par un esprit rationnel antisocial, asphyxiant lentement les populations et nos milieux sous son joug au bénéfice d’une minorité oligarchique et oppressive.

Pourtant, ce logiciel millénaire a été régulièrement “mis à jour” et évolué au fil des âges :

La longue guerre des récits Ces “récits” — où paradigmes culturels — qui régissent notre rapport collectif au monde, fluctuent, fissurent et se brisent et mutent au fil du temps, permettant un changement de rapport au monde collectif. Je propose de les lire via trois paramètres, afin de mieux comprendre leur dynamique séculaire et éclairer la situation politique et sociale actuelle, instable comme notre histoire :

  • La premier, en partie déjà expliqué précédemment, est la domination d’un récit sur les autres - l’histoire écrite par les vainqueurs cherche a étouffer celle des vaincus. “Hérétiques”, dissidents, révolutionnaires, utopistes, résistants, boucs-émissaires, indigènes, marginaux, libres penseurs anarchistes — tout ceux qui contestent le cadre - puisqu’il n’en font pas partie - se voient combattus. L’impérialisme use la force pour s’imposer. Elle craint la diversité des visions du monde qui pourraient contester son monopole, la liberté des individus et de la pensée. Elle cherche a effacer les identités des lieux, des cultures pour les uniformiser, standardiser, afin de faciliter leur exploitation au bénéfice des flux marchands de la globalisation (Krenak, 2019). L’important travail d’exégète et révolutionnaire Pacôme Thiellement (2023)10 recoud les marges de l’histoire des vaincus afin de se réapproprier le tissu de notre histoire commune, populaire, opprimée, libertaire. Changer le récit qu’on se fait du passé change la perspective qu’on se fait du futur. Ainsi, ont toujours existé des esprits libres qui ont vécu en contestation de la doxa, que la postérité n’a cesser d’admirer… sans doute pour mieux les mettre a distance ?11
  • Le second est l’alternance des paradigmes culturels, où visions du monde. Bien que critiquable, le travail d’Harari dans Sapiens (2011)12 met en lumière la dynamique civilisationnelle d’alternance entre des phases conservatrices et des phases plus progressistes. Chaque phase intègre un nouveau rapport et usage du monde, qu’il appelle “paradigme culturel”. Exemple : après le Moyen-Âge (conservateur), on passe à la Renaissance (humaniste progressiste) suivie du Baroque (néoclassicisme conservateur), puis des Lumières (progressiste de nouveau) a la monarchie (conservateur), puis a la Révolution (p) suivie de la Terreur & Restauration de la monarchie (c), des démocraties (p) au fascisme (c) et ainsi de suite… Il rappelle que la civilisation progresserait par “à-coups” opposés, et que ce qui paraît inévitable ne l’est jamais pour toujours.
  • La troisième, c’est l’accélération (Rosa, 201013)14 : notre société tend depuis son origine a s’accélérer de manière exponentielle. Aujourd’hui, cet emballement technique et social est si fulgurant qu’il désynchronise notre expérience du monde et nos capacités d’appropriation ; il pousse à la crise individus, groupes sociaux, démocraties. Il aliène, tout en rendant la transformation simultanément urgente et plus difficile à habiter. Cette accélération des écarts-type (climat, richesse.. )entraîne un climat pré-insurrectionnel, instable (comme le notent plusieurs institutions de référence : armées US/UK/DE, ONU, OCDE) : notre siècle est une charnière civilisationnelle (Hamant, 202315)15.

Comprendre la lutte de nos Histoires et récits qui oscillent entre paradigmes opposés, dans une accélération de plus en plus instable. Difficile à conceptualiser, mais ce qui semble pris pour acquis dans notre paradigme actuel ne le sera demain - et que l’histoire montre qu’une direction appelle son contraire.

Si on analyse la situation actuelle avec ce prisme : la Vème République, une structure sociale impériale ?

Si on dézoome sur la dynamique historique, puis qu’on revient à aujourd’hui, on se rend compte que ce logiciel impérial vertical ne s’est pas dissout “par magie” avec la démocratie : il se reconfigure.

D’un point de vue historique, la démocratie est une organisation sociale “jeune”, instable, au fonctionnement cahoteux, vivant de crise en crise. “Un mauvais système, mais le moins mauvais de tous les systèmes” (Churchill, 1947)

La structure de pouvoir verticale perdure aujourd’hui dans notre démocratie : la Vème république, un projet d’organisation du pouvoir portée par un général, aboutit à un régime centré autour d’un individu. Si l’intention était louable - donner le moyens d’agir vite et bien par rapport à une IV république minée par l’immobilisme parlementaire - l’un de ses présupposés est pourtant extrêmement naïf, voir problématique : supposer que la concentrations des pouvoirs est au bénéfice de tous et que parviennent au pouvoir présidentiel les personnes providentielles. Alors que la sur-présidentialisation fabrique de la décision autoritaire, fragilise les contre-pouvoirs et, à terme, rétrécit le commun (Rosenvallon, 2016 ).

Nos aïeux sont morts pour chasser l’impérialisme à la Révolution et résister au fascisme durant le seconde Grande Guerre, mais sa dynamique revient par la fenêtre, normalisée par nos imaginaires colonisés.

La démocratie, ou inertie du changement critique Bien qu’héritée de l’Antiquité grecque il y a deux mille ans, la démocratie n’a été pratiquée depuis, avec interruptions, que depuis a peu près deux siècles (depuis 1789), ce qui est relativement “jeune” d’un point de vue historique, ce qui explique en partie son instabilité chronique ?

Pourtant, si la démocratie évolue - notamment grâce à l’Etat social qu’il fonde améliore très significativement les conditions de vie de la majorité - un élément perdure : son antique structure verticale de pouvoir héritée de la logique impérialiste ; la caste bourgeoise a remplacé l’aristocratie en 1789.

On observe encore aujourd’hui qu’il existe une oligarchie fonctionnelle, une élite minoritaire dotée d’une forte capacité de cadrage et leviers (économique, médiatique, réglementaire, protection) orientant les priorités, fixant les paramètres du débat. Ralentissant ou accélèrérant les réformes selon ses intérêts, via ses intermédiaires, lobbys.

*Prenons l’exemple de la “taxe Zucman” récente: elle n’a pas été rejetée par un Sénat neutre, mais par la convergence de quatre leviers — exécutif, chambre haute, lobbying patronal et cadrage médiatique — qui ont converti un impôt plancher sur 0,01 % des fortunes pourque la somme de leur taxes annuelles atteigne 2% de la valeur de leur patrimoine en une “menace pour l’économie”, jusqu’à l’enterrer puis à le détricoter en version inoffensive (Le Monde, février 202516)16 Apparaît de plus en plus clairement (pour qui ça ne l’était pas encore) que le monde des affaires et de la politique sont tout deux issus de la même classe sociale bourgeoise, verrouillant l’accès au sommet du pouvoir “démocratique” (Branco, 201917)17, et que le capitalisme bascule dans sa forme autoritaire lorsque les mécanismes démocratiques deviennent un obstacle à la rentabilité des classes dominantes (Guérin, 193618)18.

Les institutions verrouillent bien le récit hégémonique.

Le verrouillage des canaux de nos récits communs

Si la bataille est une guerre de récits, ou une guerre culturelle, alors la question devient : par où se jouent ces affrontements ?
La réponse est plus vaste que “les médias”. Ce sont tous les canaux qui fabriquent nos imaginaires : éducation, écoles, publicité, plateformes, cinéma, musique, séries, jeux vidéo, culture de masse, industries du divertissement, et même l’urbanisme quotidien — l’infrastructure matérielle de ce qu’on trouve “normal”.
Les médias sont un morceau du système : important, mais pas seul. Ils sont surtout un nœud où se croisent le capital, l’émotion, la vitesse, et l’agenda politique - la pointe la plus visible de l’iceberg ? Analysons ce fragment - les médias - comme révélateur de la dynamique de privatisation fascisante qui parcourt notre culture dominée.

Les médias sont en principe le “quatrième pouvoir” supposé veiller sur les trois autres (exécutif, législatif et judiciaire) et permet, d’en dénoncer les abus de pouvoir, de garantir au citoyens par la liberté d’information, de pensée. Mais il a été transformé par deux secousses : la privatisation des médias et les réseaux sociaux, éloignant l’information journalistique qualitative et vérifiée du débat public. Polarisant les opinions dans une dynamique fascisante qui n’a cesse d’accélérer le verrouillage des canaux de contre-récits, nécessaires pour proposer d’autres usages et récits que la doxa néolibérale .

Privatisation des médias; qui raconte, et au nom de quoi. Aujourd’hui, en France, dix oligarques possèdent 95% des médias privés (Acrimed/Diplo 2025)14 représentant 56,5% des parts d’audience TV (32% pour le public, 11,5% divers). La part du média public n’a cesse de décroître au fil de ces dernières décennies.

Cette concentration ne privatise pas seulement la vérité, mais surtout son cadrage : ici, peu d’espace d’expérimentation, de débat de faits, d’information vérifiées utiles au débat public - des chaînes d’opinion offrant un traitement médiatique polémiques, des émotions en flux, une dramaturgie d’opinions, breaking news sans contexte ou mémoire. Bolloré l’admet dans une interview “Je me sers de mes médias pour mener mon combat civilisationnel [d’extrême droite] .” (Beaufils, 2022)19. Ce cadrage idéologique opère sur des audiences désormais significatives, structurant l’agenda des débats de société.

Ce traitement médiatique a pour but d’alimenter le spectre d’une “menace intérieure”20 — alors même que la délinquance n’a pas augmenté depuis 198021 - mais le sentiment d’insécurité lui, a explosé —, afin de permettre aux responsables politiques de droites et d’extrême droite de se présenter comme les sauveurs contre un péril imaginaire, alimenté par eux-mêmes, ad nauséam (De Bure, 2024).

Du côté du discour public, le pouvoir confisque la parole en s’affranchissant du réel, des faits —via mensonges, renversements accusatoires, fausses promesses— ; dans une façade formelle, masquant l’oppression de l’esprit délibératif, paralysant nos institutions parlementaires et par extension, gouvernement, accélérant les crise (Logocratie22, Viktorovitch, 202523).

Réseaux sociaux : émocratie ou affrontement idéologique Pour fuir ces anxiogènes (dés)informations, les réseaux sociaux proposent un changement de paradigme informationnel, à la fois émancipateur et asservissant. Emancipateurs en décentralisant le monopole de l’information, en permettant à chacun de devenir source d’information d’un espace public numérique. Le prix a payer est de noyer le signal dans un flux infini de bruit. S’y mélangent alors tout types de messages au hiérarchies différentes (info, commentaires, croyance, hypothèse, émotion), dans différents contextes de conversations, degrés de langage, semant confusion, un de facteurs de la fatigue informationnelle (infobésité).

Ces outils sont également asservissant, car pour capter notre attention marchandisée, l’outil use de notre soif d’émotions, de sensations, de dopamine rapide - en somme, utilise notre soif de liens humains. En toile de fond, grâce a nos données personnelles, l’algorithme cible nos biais cognitif, en nous offrant les arguments auquel notre cerveau aspire pour contrer les faits qui bousculent nos certitudes, pour que nos “nos croyances ne soient pas remises en causes” (Festinger, 1957).

Ainsi, l’absence d’information nourrit la défiance envers tout interlocuteur qui ne partage pas notre opinion et notre croyance (Patino, 2023).

Nous assistons a une démocratie émotionnelle (émocratie), post-vérité, terrain des affrontements idéologiques, qui tendent vers l’ingouvernabilité. Nous verrons tout de même dans la prochaine partie que les réseaux sociaux offrent un moyen direct de subvertir les canaux verrouillés des médias traditionnels.

La révolution numérique n’en n’est qu’a son aube.

La dérive de la tech autoritaire Si les réseaux sociaux sont devenus des intermédiaire indispensable a notre espèce sociale, (en moyenne, 1h48/j/ par personne sur les réseaux sociaux)24, plus que décentraliser, il permettent surtout de concentrer le pouvoir des plus puissantes entreprises de la planète (GAFAM) ayant d’ores et déjà acquis le monopole privé de l’espace public digital. Un monopole problématique, dans un monde aux écarts croissant, où des superpuissances technologiques, “les nouveaux législateurs” de la Silicon Valley deviennent indispensables dans le domaine de la sécurité et du numérique, conditionnant ainsi nos démocraties en devenant leur infrastructure (Morozov, 202525). La frontière entre état et intérêts privés se brouille via des marchés inégaux, creusant notre dépendance envers ces géants, hypothéquant davantage notre souveraineté (Bria, 202526).

En l’absence de gouvernance mondiale sur l’évolution technologique, l’outil-IA a la progression exponentielle est en passe de devenir un acteur autonome, rendant obsolète des pans entiers de notre économie. Un remake du transhumanisme a une échelle bien supérieure. Bien que critiquable, une pétition demandant un moratoire a la super-intelligence27, l’IA auto-évolutive qui s’apprête a changer le monde - sans masquer l’accroissement sécuritaire et militaire déjà présent avec les IA “basiques” (identification de migrants pour les expulser, drones autonomes, surveillance de masse automatisée, exploitation des travailleurs annotateurs, usage militaire dans Gaza, flicage social, biais d’allocation des aides… (Synth 202528))

La dystopie est déjà là En somme, les canaux de nos récit communs sont verrouillés par une idéologie, des intérêts d’une caste toute puissante, et son industrie technologique révolutionnaire. Une sorte de coup d’état silencieux de nos institutions et état social par des intérêts privés d’une oligarchie sur les communs.

Et si l’accroissement de la concentration du pouvoir et de l’information par une minorité visait a contenir l’instabilité d’une organisation sociale aux écarts de richesse abyssaux, où l’état social - garantissant la paix sociale par le confort - se rétracte au nom de la rentabilité néolibérale ? Se verrouillent les canaux de nos récits pour éteindre toute vélléité de changement ou de bascule. Notons que s’il est aisé pour les puissants de verrouiller les canaux de nos récits, il est bien plus ardu de verrouiller les récits eux même, d’empêcher de penser, de créer, d’imaginer.

Dans ce contexte post-vérité, faire émerger de nouveaux regards, un outillage démocratique de transformation de nos systèmes, revient à une déclaration d’hostilité envers l’ordre établi. Et traité comme tel, a moins d’opérer dans les marges, ou via de subtiles liaison, des voies de paix entre le récit dominant et le récit dominé ?

la résistance (a venir)

Pourtant, si on regarde ailleurs que vers le haut de la pyramide, apparaissent des signaux faibles de contestation, de renouveau et d’éclosion dans les fissures fertiles.

Je coupe ici volontairement : le prochain texte (4) sera dédié à reprendre le pouvoir — des exemples historiques, des signaux faibles à travers le globe, des stratégies qui portent leurs fruits - des lueurs d’espoir.

Puis enfin, dans les parties suivantes (5,6,7), nous proposerons une stratégie concrète pour faire évoluer nos situations collectivement, individuellement, à l’échelle de la profession, répondant aux échelles M,S,XL du diagnostic.


Notes

Footnotes

  1. Jean Molino. Homo fabulator. Actes Sud, 2003 (présentation éditeur). https://actes-sud.fr/homo-fabulator

  2. V-Dem Institute. Democracy Report 2025: 25 Years of Autocratization (6 mars 2025) : parts de population vivant en autocratie / pays en autocratisation. https://www.v-dem.net/documents/60/V-dem-dr__2025_lowres.pdf ; et Freedom House. Freedom in the World 2024 (29 fév. 2024) : déclin global des libertés pour la 18e année consécutive. https://freedomhouse.org/sites/default/files/2024-02/FIW_2024_DigitalBooklet.pdf

  3. Pablo Servigne ; Raphaël Stevens ; Gauthier Chapelle. Une autre fin du monde est possible. Seuil, 2018. https://www.seuil.com/ouvrage/une-autre-fin-du-monde-pablo-servigne/9782021400137

  4. Matthieu Auzanneau. Or noir. La grande histoire du pétrole. La Découverte, 2015 (rééd.). https://www.editionsladecouverte.fr/or_noir_la_grande_histoire_du_petrole-9782348067549

  5. Rousseau, Émile ou De l’éducation (1762) — incipit (“Tout est bien… tout dégénère…”). Texte (Wikisource) : https://fr.wikisource.org/wiki/%C3%89mile_ou_De_l%E2%80%99%C3%A9ducation

  6. Michel Foucault. Sécurité, territoire, population. Cours au Collège de France (1977–1978), Seuil/Gallimard, 2004. https://www.seuil.com/ouvrage/securite-territoire-population-michel-foucault/9782020307994

  7. Oxfam. Communiqué (23 sept. 2024) : “The richest 1% have more wealth than the bottom 95%…” (analyse à partir de données UBS). https://www.oxfam.org/en/press-releases/worlds-top-1-own-more-wealth-95-humanity-shadow-global-oligarchy-hangs-over-un Pour un socle statistique plus “neutre” : World Inequality Report 2022 indique que les 10% les plus riches détiennent ~76% de la richesse mondiale, et les 50% les plus pauvres ~2%. https://wir2022.wid.world/executive-summary/

  8. Thomas Piketty. Capital et idéologie (Tableau 2.1 : clergé et noblesse en France 1380–1780) — ordre de grandeur de 1–2% de la population. https://piketty.pse.ens.fr/files/ideologie/pdf/T2.1.pdf

  9. Jean-Louis Cohen, cours au Collège de France (L’architecture, vecteur du politique, 2017–2018), séance “Architecture des pouvoirs et pouvoir des architectes”. https://www.college-de-france.fr/fr/agenda/cours/architecture-vecteur-du-politique/architecture-des-pouvoirs-et-pouvoir-des-architectes

  10. Pacôme Thiellement. Playlist (YouTube), 2023. https://www.youtube.com/playlist?list=PLv1KZC6gJTFlbdBD_610rc3yAd5x3qu56

  11. Le Monde diplomatique. Article (oct. 2025) — URL dans le texte. https://www.monde-diplomatique.fr/2025/10/BERNIER/68815

  12. Yuval Noah Harari. Sapiens : une brève histoire de l’humanité (réf. 2015 dans ton texte). Page auteur (URL dans le texte). https://www.ynharari.com/fr/book/dapres-sapiens/

  13. Hartmut Rosa. Accélération / critique sociale du temps (réf. 2010 dans ton texte). Article Le Monde (15 avril 2010, URL dans le texte). https://www.lemonde.fr/livres/article/2010/04/15/la-fuite-en-avant-de-la-modernite_1333903_3260.html

  14. Acrimed / Le Monde diplomatique. Carte “Médias français, qui possède quoi”. https://www.monde-diplomatique.fr/cartes/PPA 2

  15. Olivier Hamant. Intervention (France Culture), émission du 13 nov. 2024 (URL du podcast). https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/questions-du-soir-l-idee/questions-du-soir-l-idee-emission-du-mercredi-13-novembre-2024-8366249 (NB : dans ton texte tu indiques “Hamant, 2023” — à harmoniser si tu veux une cohérence année/URL.) 2

  16. Le Monde. Article sur la “taxe Zucman” (févr. 2025, URL dans le texte). https://www.lemonde.fr/politique/article/2025/02/21/les-deputes-votent-la-taxe-sur-le-patrimoine-des-ultrariches-portee-par-la-gauche_6556670_823448.html 2

  17. Juan Branco. Crépuscule. (Référence via page Fnac, URL dans le texte). https://livre.fnac.com/a13480872/Juan-Branco-Crepuscule 2

  18. Guérin, Daniel. Fascisme et grand capital. 1936. Gallica : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k3379081j 2

  19. Vincent Beaufils. Article L’Obs (16 fév. 2022) — URL dans le texte. https://www.nouvelobs.com/economie/20220216.OBS54550/a-l-heure-de-la-retraite-vincent-bollore-veut-racheter-le-peche.html

  20. Wikipédia. “Sur la télévision” (entrée), URL dans le texte. https://fr.wikipedia.org/wiki/Sur_la_t%C3%A9l%C3%A9vision

  21. OpenEdition Journals (Lectures). Notice/compte rendu — URL dans le texte. https://journals.openedition.org/lectures/63740

  22. YouTube. Vidéo “Logocratie” — URL dans le texte. https://www.youtube.com/watch?v=D8qqtUE_5M0

  23. Clément Viktorovitch. Logocratie. Seuil, 2025 (page éditeur). https://www.seuil.com/ouvrage/logocratie-clement-viktorovitch/9782021591163

  24. We Are Social. Digital Report France 2025. https://wearesocial.com/fr/blog/2025/02/digital-report-france-2025-%F0%9F%87%AB%F0%9F%87%B7/

  25. Morozov, Evgeny. Article (Le Monde diplomatique). https://blog.mondediplo.net/les-intellectuels-oligarques-nouveaux

  26. Bria. Article (Le Monde diplomatique, nov. 2025). https://www.monde-diplomatique.fr/2025/11/BRIA/68925

  27. “Statement on AI Superintelligence” (pétition). https://superintelligence-statement.org/fr

  28. Synth (2025). “Superintelligence : quand les appels à moratoire…” https://synthmedia.fr/ethique/superintelligence-quand-les-appels-a-moratoire-detournent-lattention-des-dommages-reels-de-lia/