AEP architecture écologie politique

Résistance et régénération

De ce qu'on refuse à ce qu'on construit — Architecture d'écologie politique, module 6

6 min de lecture
Résistance et régénération

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*De ce qu'on refuse à ce qu'on construit*

Ce dernier mois, j’ai eu du mal à écrire. Non pas que le sujet manque ; il déborde. Mais le monde accélère plus vite que ma capacité à penser, et ma réponse face au vertige, semble soit dérisoire (factuellement, l’échelle où l’on peut encore agir est si micro que je me demande parfois à quoi bon) soit démesurée (émotionnellement, la prise de position que le texte qui suit m’a demandé beaucoup de courage).

Ce manifeste part d’un pari : qu’entre l’impuissance individuelle et l’ampleur du désastre, il existe un espace encore flou, encore fragile, mais praticable. Un espace d’exploration, collectif, d’entraide-mentorat pour sortir la tête de l’eau, pour faire émerger des pratiques à la hauteur des enjeux.

Avertissement : ce texte est le plus personnel de la série. Il mélange analyse et émotion, rigueur et vulnérabilité. Si les précédents épisodes cherchaient à éclairer, celui-ci cherche aussi à provoquer un changement. Lis-le à ton rythme.


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## La fatigue des lucides

Il y a quelques semaines, j’ai écrit à nos anciens enseignants pour leur demander ce qu’iels souhaitaient faire des travaux de leurs anciens étudiants. Je leur ai partagé les idées mûrement réfléchies (que je vous proposerais le mois prochain) d’action commune en vue de publications, pour avoir leur opinion, bref, en discuter.

La réponse de l’un.e d’entre eux fut : “en toute amitié, passe à autre chose”.

Ce qui m’a touché dans cette réponse, c’est que parmi nous tous, ce sont pour moi justement des personnes qui ont la tête un peu plus hors de l’eau. Des gens qui, de par leur parcours et leur position, portent un message, forment un regard, nous ont poussé à nous engager. Et donc, selon moi, ont une forme de responsabilité ; celle de faire quelque chose de tous ces efforts, de toute cette énergie collective qu’on a mise dans nos travaux, depuis plus de dix ans. Que cette exigence n’ait pas été vaine.

Et la vérité, c’est que ça m’a rendu triste. D’abord déçu, puis en colère, et finalement, triste. Comme si je réalisais qu’il n’y avait pas vraiment d’aide à attendre, nulle part. Et que le monde autour de moi était résigné.


Face aux sujets que j’aborde dans mes écrits, je rencontre souvent auprès de mes pairs une forme de résistance qui n’a rien à voir avec la bêtise ou le cynisme. Et je m’y reconnais aussi. C’est une fatigue stratégique.

C’est ce moment où, après avoir longtemps essayé — milité, écrit, organisé, enseigné, relancé — quelque chose en nous se protège de l’espoir. Comme un système immunitaire qui s’est adapté au monde tel qu’il est : à force d’avoir vu des élans collectifs s’épuiser, être récupérés, ou se fracasser sur les institutions, on apprend à économiser sa vie. On garde ses valeurs, sa lucidité, sa sensibilité — mais on déplace son énergie : du collectif vers le personnel, du politique vers le pragmatique, du “changer le monde” vers “tenir debout”.

C’est souvent sincère. Et pourtant, cela produit un effet pervers : la lucidité devient un argument pour ne plus agir. On ne dit plus “je n’y arrive pas”, on dit “ça ne sert à rien”. On confond réalisme et impuissance. Et en se croyant “réalistes”, on perd parfois notre pouvoir d’agir, parce qu’on retire à l’action toute chance d’exister avant même de l’avoir tentée.

Le mécanisme est propre, presque élégant : quand un projet vise le commun, beaucoup de gens lucides le réduisent à une illusion — non pas pour faire du mal, mais pour ne pas avoir à se sentir responsables de leur propre renoncement. Le renoncement devient une façon de se désengager sans culpabilité : “je suis réaliste”.

Pourtant, il nous faut prendre un peu soin de cet idéalisme dans un monde qui fissure de toutes parts, où l’horreur absurde est déjà là, et remplit tout l’horizon.


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## Le silence qui consent

Résumé des épisodes précédents (C’est une série-manifeste, débutant sur une prise de conscience et prise de parole publique dans un jury d’une école d’architecture, pour défendre une pratique sociale, politique, régénérative de l’architecture.) On a diagnostiqué les crises structurelles de la profession à l’échelle du “collectif” (M) : un métier asphyxié, des responsabilités disproportionnées absorbées en silence, une valeur considérable produite et captée par d’autres. Puis on a regardé en nous (S) : les mécanismes qui nous maintiennent — les modèles et la culture du métier qui justifient le sacrifice, rendent l’exploitation désirable, dans un fond de conditionnements qui individualisent ce qui est collectif. Et on a dézoomé (XL) : un logiciel sociétal-impérial-ancestral-patriarcal, bien ancré et fissurant simultanément de toutes parts, aux gouffres de disparités sociales et répartitions des richesses, a ses classes bien verrouillés par des récits dominants. Et une accélération qui désynchronise notre capacité à habiter le changement.

Un système. Pas un défaut individuel. Est-ce que c’est ce métier-là qu’on veut ?

Et face à ce diagnostic, que se passe-t-il ? Rien. Ou presque. La fatigue stratégique des lucides fait son œuvre : on sait, on tient, mais on ne bouge pas. On diagnostique, produit, écrit, on s’arrache pour des PFE, des recherches exigeantes, mais on ne les concrétise pas. On s’indigne en privé — et j’inclus dans le privé le seuil de l’école, puisque si peu de matière en sort — Mais on se tait en public. On serre les dents dans nos métiers et souvent on boit la tasse.

Cette situation, c’est pour moi la métaphore de la grenouille plongée dans l’eau bouillante. Quand on plonge un architecte diplômé aujourd’hui dans les conditions d’exercice actuelles (quand il trouve un job !) : soit il sort en courant et bifurque, soit il tient lentement jusqu’au burn-out. Évidemment, on peut aussi avoir de la chance, tomber sur une pratique chouette soit humainement, soit d’un point de vue des projets, et ça donne la force de tenir. Mais c’est rare.

Les générations qui nous ont précédé, et nous, avons laissé monter degré par degré cette situation intenable. Compromis par compromis. Jusqu’à ce que l’eau bouillante devienne la température normale.

La Boétie avait un mot pour ça : la servitude volontaire. Pas besoin de chaînes ; il suffit de l’habitude. “On avale le venin si longtemps qu’on ne le trouve plus amer”.1 On ne consent pas à l’injustice par lâcheté ; on y consent parce qu’on oublie qu’on a le choix.

Et pourtant. Il y en a toujours quelques-uns qui sentent le poids du joug et ne peuvent pas s’y faire. Pas des héros - juste des gens qui n’arrivent pas à oublier. Ce texte est pour vous.


C’est ce que j’aurais aimé dire lors de ma prise de parole publique durant les PFE il y a un an. Mot que je n’ai pas su dire puisque l’émotion m’a paralysé, quand je me suis retrouvé face à une cinquantaine de personnes dans une salle où je n’étais pas vraiment le bienvenu ni invité à parler, mais où la situation m’a poussé à le faire.

Et je le dis aujourd’hui, en m’adressant à toustes :

Ne pensez-vous pas que nous nous sommes tous un peu embourgeoisés, égarés ?

Que l’on s’est éloignés de notre engagement pour les marges, les oubliés — ce qui nous avait à l’origine, tant animés. Animés à démêler la complexité pour en proposer des agencements plus cohérents, au service du commun ? Animés à œuvrer pour le vivant de la terre, pour tout ce qui est opprimé et qui lutte pour survivre.

Avons-nous perdu la trace de ce qui nous faisait vibrer, de ce qui donnait du sens même aux nuits sans sommeil ? Cette petite lueur dans la nuit blanche, s’est-elle éteinte de par les sacrifices qu’exige notre profession ?

Car qui n’a pas sacrifié sa santé pour ce travail ? Qui n’a pas fait un burn-out, une dépression, ou frôlé les deux ? Qui n’a pas de la peine à finir ses fins de mois, en travaillant pourtant d’arrache pied ? Qui ne s’est pas raconté travailler par passion, mais en réalité le faire par habitude ? Qui n’a pas envisagé de tout plaquer, et ne l’a pas fait parce que l’alternative semble si coûteuse - et qu’on a tant trimé pour se trouver là ?

Est-ce qu’on veut vraiment rester coincés dans cette situation ? Dans un monde qui se fissure, s’effrite, s’effondre, se prépare à la guerre — ou la vit déjà — chacun·e est appelé·e à se positionner, à faire des choix. On n’a pas d’alternative. On fait tous partie de ce monde

Nous, les intermédiaires de l’ordre établi, nous ne sommes pas sans pouvoir. La pyramide repose sur ses lieutenants. Nous, en tant que collectif, tenons l’édifice dans ses fondations — multitude laborieuse, responsable. Si nous nous taisons, l’édifice tient. Si nous nous positionnons et refusons, tout tremble.

Pourquoi nous taisons-nous alors ? À qui profite notre silence, nos têtes sous l’eau ?

Il y a 80 ans, lors d’une guerre terrible en Europe, des gens sont morts pour résister au fascisme, à l’injustice, à l’horreur et à l’inhumanité. Leur résistance a permis de construire par la suite une organisation collective humaniste, qui perdure encore. La Sécurité sociale et la santé, les droits sociaux et la répartition des richesses, l’éducation publique de qualité, le droit à se reposer après une vie de travail (la retraite) — tout ça n’est pas tombé du ciel. Ce sont les fruits d’un idéal qui s’est battu. D’une lignée d’humanistes qui se sont battus depuis la première Révolution, il y a deux siècles. Des gens ordinaires qui ont dit non — au péril de leur vie — pour construire un monde meilleur pour toustes. On en vit encore. Que leur sacrifice pour le commun ne soit pas vain. Que notre silence nous le rappelle.2

Aujourd’hui, ce modèle est démantelé sous nos yeux, morceau par morceau, partout sur le globe par une idéologie néolibérale. Et les mêmes signes précurseurs reviennent, ces Cassandres ; les puissants qui manipulent la vérité, les règles internationales bafouées, les boucs émissaires désignés porteur de tous les maux, les incompétents loyaux portés au pouvoir, la violence d’État normalisée, le silence des démocraties face à l’horreur.3 C’était il y a 80 ans, et c’est aussi le journal chaque matin.

“Qui ne dit mot consent” - notre silence laisse place au monde qu’on prétend refuser.

À notre échelle, la violence se décline dans la précarité structurelle qui nous asphyxie, nous fait baisser le regard face au conditions qu’on tolère, et qui écrasent encore plus les corps des ouvrier·es sur nos chantiers, dans les quartiers qu’on démolit pour ne pas avoir à en traiter la pauvreté, dans les limites planétaires qu’on franchit une à une pendant que les mêmes mains empochent toujours plus de marges.4

Et bientôt, ce ne sera plus seulement la précarité qui nous dépossède ; c’est l’accélération technologique elle-même. L’IA est en passe de rendre obsolète une part croissante du travail intellectuel. Notre métier résiste encore, pour un temps ; trop complexe, trop de responsabilités, trop d’humain dans l’équation. Mais nos outils changent déjà, et avec eux nos manières de penser, de produire, de collaborer. Si on ne prend pas collectivement la voix au chapitre, d’autres décideront comment on travaille, au nom de quoi, et pour qui.

Ce n’est pas un sujet politique, un débat, une option. C’est notre survie en tant qu’espèce qui se joue.

Allons-nous rester assis ? Sommes-nous tous trop effrayés pour nous lever, et dire non ? Sommes-nous trop effrayés pour essayer d’autres chemins que celui qu’on nous tend par défaut de “réussite” ?

Alors levons-nous ;

Pour dire non aux conditions toxiques de nos métiers qui nous exploitent

Non à un monde fou où les forts broient les faibles

Non à la brutalité qui nous gouverne

Non à la misère ordinaire

Non à la solitude apprise

Que notre indignation nous donne la force de dire non, de soulever ces montagnes qui nous écrasent

Je ne consens pas - c’est non.


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## Ce que la colère m'a appris

Il faut que je sois honnête sur quelque chose.

Pendant deux ans et demi, j’ai porté cette colère. Je la porte encore, bien que différemment. Elle m’a donné de la force ; la force de monter des projets (OFQA, FMA), des réunions, d’écrire ces textes, de relancer quand personne ne répond, de me lever la plupart des matins avec l’impression que ce travail a du sens.

Mais elle m’a aussi isolé, même si ça je l’ai compris bien plus tard. Récemment en fait.

La première fois où j’ai compris que ma colère m’isolait, c’est lorsque j’ai rencontré le bureau de l’association des Alumni Paris-Belleville (APB), au moment de mon engagement pendant les mobilisations des ENSA il y a trois ans.

Je me souviens être arrivé si en colère contre eux. J’ai été odieux je crois.

Si en colère que celles et ceux qui auraient dû être les gardien.nes de l’entraide entre élèves aient été si inactifs alors que le monde professionnel est si dur, solitaire et laid. Je leur ai même demandé si on pouvait m’élire président sur le champ pour définitivement créer autre chose que ce qu’ils faisaient — sous-entendu, rien. Quand j’y repense je ris de ridicule. Qui était ce petit parvenu, naïf et inexpérimenté qui venait les critiquer, après s’être fait baffer par la réalité ? Au moins, iels étaient vraiment en colère, eux aussi - par mon attitude !

À partir de là, rien n’a très bien marché entre nous. On se tenait mutuellement responsables de nos difficultés à collaborer je pense.

Ce schéma de colère s’est reproduit dans d’autres situations et m’a mené à de grandes catastrophes amicales, personnelles, professionnelles, toujours convaincu - têtu ! - que la raison était de mon côté. C’est vrai, il y a tant à être indigné. Mais ça n’excuse pas de s’en prendre à ses allié.es, couper plutôt que construire le lien dans nos différences. Pour celleux avec qui ça c’est produit ; pardon les ami.es et les copaines d’avoir été intolérant, irascible et impulsif au nom du bien commun.

Bien plus tard - il y a quelques mois, grâce à tout un chemin de remise en question qui ne s’arrête jamais - j’ai compris. Que la colère donne de la force, mais elle ne crée pas de lien. Elle ne donne pas envie de collaborer. Elle ne permet pas de créer, car elle ôte le discernement ; si l’autre ne la partage pas, elle éclate. Et elle ôte l’écoute, la capacité à construire ensemble, réellement, sans jugement. Elle ronge et rend triste, si solitaire. Désespéré.

Pourtant, elle est nécessaire ; comme une fièvre est nécessaire, elle signale que quelque chose ne va pas. Elle réveille le malade. Mais on ne vit pas bien avec de la fièvre. On ne construit pas avec cette énergie là.

Alors la question change. Ce n’est plus : “pourquoi personne ne bouge ? (et ça m’énerve)” - c’est : “comment on travaille ensemble, à participer chacun à un contexte bienveillant, accueillant, curieux envers les uns des autres ?”

Aha ! Et si la colère m’a aidé à y voir clair à quoi je disais non, il m’a fallu encore plus de ressources pour savoir ce à quoi je disais oui.

Régénérer

J’ai cherché des modèles, des exemples, des manières de faire où je me dis un grand oui ! Du signal dans la brume, de l’écho pour comprendre ce à quoi j’aspire, par résonance.

Dans les livres, les rencontres, les personnes, les projets, les galères, des expériences intenses ; inlassable, comme un besoin d’espoir pour vivre, pour me projeter dans un métier qui me donne envie.

Deux conférences à Paris-Belleville m’ont marqué :

  • La première, ces architectes belges, ROTOR. Ils avaient commencé par fouiller les bennes de chantier, récupérer ce que les autres jetaient. Dix ans plus tard, ils avaient un dépôt de quatre mille mètres carrés, une carte interactive de tous les lieux de réemploi en Europe, et des millions d’euros de l’Union européenne pour structurer une filière entière.5 Trop fort Rotor. Je me souviens d’avoir pensé : c’est possible ! On peut transformer une pratique en une infrastructure collective.

  • Une autre, Assemble Studio, un collectif anglais de seize personnes. L’histoire de Granby Four Streets m’a marqué : un quartier ouvrier de Liverpool, vidé par les politiques de Thatcher. Cent cinquante maisons sur deux cents abandonnées ; la ville voulait tout raser.6 Pourtant, cinq habitants par rue ont tenu pendant vingt ans, à coup de jardinage sauvage dans les maisons condamnées, de repeindre les façades, organiser des marchés de rue chaque mois sur le trottoir. Quand Assemble est arrivé, ils n’ont pas “sauvé” le quartier (c’est ce que j’avais compris à leur conférence, héhé). Ils sont venus accompagner ce qui existait déjà ; rénovation maison par maison, réemploi, un atelier de céramique fabriquée avec les déchets de démolition - chaque pièce unique, les habitants formés à la production. Pareil, ils ont créé des filières (plus petites et locales, mais quand même) Et je me suis dit ; les architectes ont soutenu les habitants qui avaient tenu la place, en mettant leurs compétences au service de ce qui se passait déjà.

  • Mais l’exemple qui m’a le plus marqué, c’est un lieu où j’ai travaillé dans le studio de Frédéric Bertand en master. Le parc de la Butte-Pinson, en banlieue nord de Paris, entre Montmagny et Pierrefitte. Un parc régional en grande souffrance ; décharges sauvages, prostitution, vente de drogue, occupation illégale de terrains (et camps de Voyageurs (gitans)). Un sommet de violence et précarité à la porte de Paris, vraiment chaud.7 Une personne, Julien Boucher, venu du monde des squats et du militantisme, récupère il y a dix ans une maison abandonnée au milieu de ce parc appartenant à l’AEV, et en a fait un lieu extraordinaire. Ce lieu assemble “problèmes” pour en faire des solutions : une sorte de tiers lieu regénératif ; accueillant des personnes en travaux d’intérêt général (TIG) qui entretenaient le potager, l’élevage (d’animaux dits “de réforme” - maltraités ou “non conformes”), et dépolluaient le parc en guise de réinsertion ; de la récupération alimentaire distribuée aux familles de voyageurs installées là depuis les années 70. Un lieu vivant, une sorte d’agora de ce parc hétéroclite, qui accueillait autant des élus, que des habitants riverains, des voyageurs, des TIG, des universitaires, des militants. L’animation de ce lieu a chassé la prostitution, la drogue, dépollué le parc en grande partie, et réduit le dépôt supplémentaire de déchets.

En 2018, avec mon ami Edouard Vermès, on a conçu un projet qui cherchait à résoudre cette équation complexe entre institutions, habitants et voyageurs : les voyageurs eux-mêmes - ceux qu’on traitait comme un problème à évacuer - employés en réinsertion à dépolluer le parc, à devenir les gardiens du lieu, intégrés à la solution. Et mon ami Léo Lebars a suivi ce projet pendant près de quatre ans, et en a fait son mémoire et accompagné la mise en place des premières “brigades vertes” de réinsertion, qui ont très bien fonctionné… jusqu’à ce que Julien parte, et que le camp de voyageurs brûle.

C’est la leçon la plus dure. Ces projets tiennent par les gens - et quand ils partent, le soin s’arrête, ça s’effondre.

Ces exemples (et bien d’autres !) sont devenus des modèles auquel je m’identifie. Mais je les ai aussi mis sur un piédestal ; c’est l’effet négatif de l’admiration ; mettre à distance, rendre inaccessible ce qui nous attire. Comme si ce n’était pas accessible. Pas pour moi. J’étais pas assez bien.

Que de chemin pour démythifier le héros - ça n’existe pas - juste des humains avec leurs défauts qui s’acceptent, pfiou. Mais surtout, des gens qui savent ce à quoi ils disent oui. Engagés dans une pratique congruente, des valeurs, une persévérance qui crée du lien, qui fait du bien, un soin du quotidien.

Voila quelques années que j’ai une perspective séduisante et concrète de métier de sens qui m’attire, des travaux de recherche dont je n’ai pas à rougir, mais comment cheminer vers cet horizon flou ? Par où m’y prendre sans me disperser, me perdre ?


On fait quoi après ?

“On fait quoi après ?” - c’est trois ans de discussions passionnantes entre pairs qui n’ont pas débouché sur l’action collective qu’on espérait. On savait à quoi dire non. On ne savait pas encore à quoi dire oui.

On ne manque pas de diagnostic ; on vient d’en traverser trois. On ne manque pas d’indignation. Ce qui nous manque, c’est de l’humanité organisée. La capacité à se retrouver, à se faire confiance, à mettre nos compétences au service de quelque chose qui nous dépasse - sans s’y brûler.

Ce que je propose concrètement : rassembler nos travaux - PFE, mémoires, recherches, retours de terrain, projets engagés. Rien que pour notre ancien studio par exemple, dix ans de production, plus de 400 étudiant·es, soit autant de travaux.8 Les sortir des tiroirs et des disques durs, les regarder de nouveau, les dépoussiérer, et y croire assez pour le partager au monde, prendre la parole.

Et en chemin de cette perspective, construire une communauté d’entraide, et d’émancipation en mutualisant nos outils, nos apprentissages, nos réseaux, nos ressources, tout en étant souverains de nos données. Au service de soutenir, documenter, et partager des pratiques regénératrices.

Ce que nos travaux montrent individuellement, dans des situations précises ; que se passerait-il si on les assemblait ? Un manuel manifeste de structures d’organisation sociale pour reconfigurer des mondes en crises : créations de filières locales, récits d’émancipation communautaires en lien avec les crises sociales, anticipation prospective, concrétisation située du concept de biorégion, entre autres, méthodes de reconfigurations de l’usage des ressources et dans jeux d’acteurs. Et tant d’autres document que je ne connais pas.

Faire entendre nos propositions de reconfiguration à un monde malade. Via l’analyse transversale du déjà-là situé, pour en proposer son acupuncture progressive. Située, savante, participative, interdisciplinaire, itérative et souple. Pour une société aux infrastructures souveraines, locales et biorégionales, sobres et efficientes, un réagencement des infrastructures au service du commun, pour une meilleure répartition et flux des ressources.
Documenter, soutenir, et partager pour appliquer une discipline de transformation de nos systèmes sociaux-techniques.

J’appelle ça, faute de mieux, une médecine du corps social.9 Les prochains textes seront consacrés à cette idée - avec des propositions de mutualisation de ressources d’entraide, de lancement et animation d’un mentorat entre pairs.

“On fait quoi après ?” change de nom. Je vous propose un nom pour ce projet collectif ; architecture d’écologie politique - AEP. (Les termes restent à définir ; à discuter ensemble. Pour le moment ils portent l’intention à ce à quoi je nous propose de dire oui, d’agir pour).

Que tu aies un PFE que tu veux mener plus loin (ou juste à partager) ; un mémoire oublié ; un projet et ses apprentissages à transmettre ; une pratique professionnelle à faire évoluer - et que tu veux le faire via l’entraide, à demander, à donner à des pairs - ; ou simplement l’envie de soutenir et donner simplement de la force a cette aventure il y a une place pour tous.

Je ne sais pas si ça marchera. Mais ne rien tenter ne me semble plus une option. Et j’aimerais tant, qu’à faire, essayer avec vous. Donner vie à nos idées-hauts. “et échouons encore, à chaque fois un peu mieux” aurait dit Beckett.


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## Invitation

Ce texte t’a touché ? Un mot, une réaction, un désaccord, critique, espoir - tout est bienvenu. On a aussi un petit canal où c’est possible d’en discuter

Et si tu veux me partager tes retours en direct, se rencontrer, en discuter, je propose une visio d’1h30 ce mardi 14/04 à 19h pour en parler ensemble, sans arpentage, juste une discussion. Un espace de parole, convivial et safe. Il n’y aura pas de rappel parce que c’est dans deux jours !

À bientôt pour le prochain texte - consacré à la proposition d’organisation collective (échelle M) : des exemples, des outils participatifs, une proposition de feuille de route, et une invitation à démarrer un mentorat en visio.

coulisses

Ce texte a été sans aucun doute le plus difficile à écrire. Il m’a demandé beaucoup de courage. Je me suis senti exposé d’assumer mon engagement, à me montrer vulnérable, partager autant d’émotions. J’ai eu peur de l’écrire, de choquer, de cliver, de décevoir, d’être impudique, déplacé, de braquer. Mais face à l’inanition (la mienne propre aussi !), j’ai dû sortir le défibrillateur, faire face à ce que je décris ; le silence qui consent par peur de prendre la parole, imparfaite, partielle, illégitime, pas assez bien.

Pour être sincère, ce qui m’a poussé à écrire, à surmonter la peur, a été d’une part, certes, le fait d’y croire et de travailler depuis si longtemps dessus, ainsi que d’être activé par ce monde qui semble sombrer toujours plus loin dans la folie. Mais plus trivialement, c’est une autre forme de peur qui m’a poussé ; celle de la crédibilité sociale. Car je me sens engagé dans ma parole, auprès de vous, à aller au bout de ma proposition.

Et même si j’ai bien peu de retours selon moi, et que parfois j’ai l’impression d’être Don Quichotte, le fou courant auprès des moulins à vent (ça c’est quand j’arrête d’y croire). Je crois que je persévère car par nature je suis optimiste, j’y crois, œuvrer à faire émerger ce monde auquel j’aspire me donne la force de me lever le matin, de vrai ; et je suis un peu têtu (à cet endroit-là j’en suis bien content héhé)

Merci de m’avoir lu, et d’être là Hâte de vous présenter la suite !


Perfecto distingo lo negro del blanco Y en el alto cielo su fondo estrellado […] Con el las palabras que pienso y declaro Madre, amigo, hermano y luz alumbrando […] Cuando miro el fruto del cerebro humano Cuando miro lo bueno, tan lejos del malo […] Así yo distingo dicha de quebranto Los dos materiales que forman mi canto Y el canto de ustedes Que es el mismo canto

Y el canto de todos Qué es mi propio canto

Gracias a la vida, de Violeta Parra, par Mercedes Sosa


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## Notes

Footnotes

  1. LA BOÉTIE Étienne de, Discours de la servitude volontaire, 1576. « La coustume nous enseigne à servir et, comme l’on dit de Mitridat qui se fit ordinaire à boire le poison, pour nous apprendre à avaler et ne trouver point amer le venin de la servitude. » La tyrannie ne tient pas par la force du tyran, mais par le consentement de ceux qui obéissent : « En cessant de seruir ils en seroient quittes. »

  2. Conseil National de la Résistance, Les Jours Heureux, 15 mars 1944. Voir aussi : PERRET Gilles, La Sociale (documentaire), 2016 - sur la création de la Sécurité sociale par Ambroise Croizat.

  3. Signaux de fascisation documentés : falsification des données publiques, contrôle de la narration, nomination d’incompétents loyaux (kakistocratie), démantèlement de l’état social, normalisation de la violence policière, attaque de l’éducation, remise en question du vote. Synthèse d’après édito Blast, novembre 2025.

  4. UNEP, Global Status Report for Buildings and Construction, 2023. Le secteur du bâtiment pèse ~37 % des émissions mondiales de CO₂. Voir aussi les épisodes M et S de cette série.

  5. ROTOR, collectif d’architectes fondé à Bruxelles en 2005 (Gielen, Devlieger, Ghyoot, Boniver). Rotor Deconstruction : coopérative ouvrière de 4000 m². Projet FCRBE (Interreg NWE, 2019-2023) : 3,7 M€, 1500 opérateurs de réemploi répertoriés. Voir opalis.eu et rotordc.com.

  6. Granby Four Streets, Toxteth, Liverpool. Granby Residents Association fondée en 1993 ; Community Land Trust formé en 2011 ; Assemble impliqué à partir de 2012 via l’investisseur social Steinbeck Studios. Turner Prize 2015. Voir granby4streetsclt.co.uk et assemblestudio.co.uk.

  7. Parc de la Butte-Pinson, ceinture verte régionale (Montmagny 95, Pierrefitte 93). Ferme de la Butte Pinson (association Espoir CFDJ). Les Brigades Vertes : programme d’insertion socio-professionnelle par dépollution du parc. Voir : LEBARS Léo, mémoire ENSAPB, 2023 ; NÉNY Jules & VERMÈS Edouard, Les gardiens du lieu, projet master ENSAPB, 2020.

  8. Travaux du studio Reconquête/Incomplétudes (ENSAPB), entre autres : Votre quartier en 2030 - confrontation des courants prospectifs (smart city, no future, résilience, deep ecology) ; Seine aval - transformation territoriale collective et pluridisciplinaire des marges périurbaines (livret de contexte) ; TMIP - émancipation de la maison individuelle périurbaine (publié ArchiJeunes/CSTB) ; Jeu de rôle - processus ludique et coopératif de résolution de problématiques complexes ; Transition agricole - réinvestissement de fermes traditionnelles en logique diversifiée ; Filière bois - réparation de la filière par approche multi-acteurs. Et aussi les travaux sur la forêt francilienne (Mohamedi, Kamermann, Andreadis, Imberty - lauréat FAIRE 2021), la filière terre La Fornace (Augustin, 2025), la filière paille/terre en IdF (Delaunay, Tricaud, Camps - lauréat MA IdF 2020). Et bien d’autres.

  9. AUZANNEAU Mathieu, directeur du Shift Project. Concept de “médecine du corps social” : diagnostiquer, intervenir, mesurer, adapter - une pratique de transformation systémique. Voir theshiftproject.org.